A Sévaré, l'armée malienne « zigouille » des suspects

A Sévaré, l’armée malienne « zigouille » des suspects

jeudi 24 janvier 2013 à 17:58
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Le puits dans lequel les militaires maliens auraient jeté les corps de suspects exécutés. | Sylvain Cherkaoui/ COSMOS pour Le Monde

C’est un grand terrain vague, qui sert à toutes sortes de choses à la fois, tout près du centre de Sévaré. En bordure, des portes de camps militaires. Au centre de Wallirdé (qui signifie « dépotoir », en langue peule), se trouve, en effet, une décharge, mais aussi un cimetière, des constructions qui poussent au petit bonheur et des puits.

Sur les rebords de l’un d’entre eux, des traces de sang. En bas, un monticule de terre qui ne permet pas de distinguer avec certitude ce qui s’y trouve. Mais tous les passants, tous les voisins sont unanimes : c’est au bord de cette fosse improvisée que des hommes ont été exécutés, avant d’y être jetés. Un par ici, deux autres par là, la comptabilité est difficile à effectuer. Mais c’est le secret le moins bien gardé de tout Sévaré.

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Le trou aurait été rebouché avec de la terre fraîche. | Sylvain Cherkaoui/ COSMOS pour Le Monde

Un jeune homme qui passe en moto s’arrête pour fournir plus de détails, un riverain vous guide jusqu’à un autre puits près duquel flotte une odeur de décomposition, un autre voisin fait le récit : "C’était il y a six jours. On a entendu « pan ! pan ! pan ! » et on a vu que des militaires jetaient un corps dans ce puits."

Plus loin entre les herbes folles, les détritus divers et les sacs en plastique, deux autres puits sont bouchés avec de la terre qui a été amenée tout récemment. Plusieurs voisins affirment que ce rebouchage hâtif est l’œuvre du propriétaire des puits, et pas de l’armée, avec pour seule préoccupation la salubrité des lieux. Personne ne souhaite donner son nom. Il habite, lui aussi, dans le voisinage immédiat, mais redoute d’être identifié.

EXÉCUTIONS SOMMAIRES

Le quartier est à la fois proche du minuscule centre de Sévaré et tout de suite à la périphérie. Juste à côté se trouve la gare routière, un site de déplacés du nord du pays. Et des camps militaires. L’un de l’armée de terre, l’autre de l’armée de l’air. A proximité de ce dernier, un corps se décompose sous une fine couche de terre. Que s’est-il passé ? A nouveau, les voisins décrivent une scène d’exécution par des hommes en uniforme. Au photographe du Monde qui a pris un cliché de ce corps, un officier malien dira : « Mais qu’est-ce que tu crois qu’on fait avec les suspects qu’on chope ? On les zigouille ! »

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A Sévaré, au Mali, le 22 janvier, le bras d’une victime d’exactions présumées de l’armée malienne découvert dans un terrain vague du quartier de Miliionkin. | Sylvain Cherkaoui / COSMOS pour Le Monde

Les suspects à Sévaré sont, pour commencer, les personnes soupçonnées de soutenir les rebelles islamistes, de faire partie d’un de leurs groupes en voie d’infiltration ou d’être un de leurs espions. Selon les résultats d’une enquête de fond réalisée par une journaliste de l’Express, des exécutions sommaires ont eu lieu au cours des mois écoulés. Des fosses communes pourraient se trouver aussi aux alentours de la ville, dans des zones qui sont rendues inaccessibles aux journalistes par des barrages des forces de sécurité.

Sévaré a vécu, depuis la percée de la rébellion touareg, en avril 2012, suivie par la prise de contrôle du nord par des mouvements armés proches d’Al-Qaida au Maghreb islamique, dans la peur d’une attaque. C’est aussi dans cette ville, qui fait partie administrativement de Mopti, que se trouvent les bases de l’armée malienne où se prépare l’opération de reconquête de la partie nord du pays.

Jean-Philippe Rémy - Sévaré (Mali), envoyé spécial

Reportage du journal français Le Monde


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