En Mauritanie, l'ombre persistante de l'esclavage

En Mauritanie, l’ombre persistante de l’esclavage

samedi 22 août 2015 à 13:51

DÉCRYPTAGE Alors qu’une nouvelle loi a été adoptée pour durcir la répression, trois militants anti-esclavagistes sont jugés en appel ce jeudi, à Aleg.

Les faits remontent à novembre 2014 : une marche contre l’esclavage organisée à Rosso, dans le sud de la Mauritanie. Ce jeudi, à Aleg (Sud-Ouest), les trois organisateurs de cet événement sont jugés en appel pour trouble à l’ordre public et « appartenance à une organisation non reconnue ». Parmi eux, le candidat battu à l’élection présidentielle de juin 2014, Biram Ould Dah Ould Abeid, président de l’Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste (IRA). Brahim Ould Bilal, vice-président, et Djiby Sow sont aussi sur le banc des accusés.

Les trois militants anti-esclavagistes ont été jugés et condamnés en janvier à deux ans de prison de ferme. Selon RFI, ils ne devraient pas assister à l’audience, délocalisée hors de la capitale Nouakchott pour éviter tout débordement. En raison de son état de santé, Djiby Sow a pu bénéficier d’une libération provisoire et est aujourd’hui soigné en Allemagne. Les deux autres accusés refusent de comparaître et contestent la tenue de leur procès dans la ville d’Aleg.

L’esclavage en Mauritanie : quelle législation en vigueur ?

Pendant la campagne électorale de juin 2014, le leader de l’IRA, Biram Ould Dah Ould Abeid, également juriste et historien, avait qualifié la législation alors en vigueur contre l’esclavage de « vernis » à destination de la communauté internationale, affirmant que la pratique n’avait jamais été abolie dans le pays.

La Mauritanie est le dernier pays à avoir aboli l’esclavage, en 1981. Mais dans ce pays de 3,8 millions d’habitants, la pratique persiste. La nouvelle loi, adoptée le 11 août par le Parlement mauritanien, vise à renforcer la législation de 2007 qui criminalisait le phénomène. Désormais, la Mauritanie reconnaît l’esclavage comme un crime contre l’humanité. Les peines maximales encourues ont été doublées, passant à vingt ans de prison ferme, assorties d’amendes.

La nouvelle loi va-t-elle permettre de réels changements ?

Pour Hamady Ould Lehbouss, porte-parole de l’IRA, il s’agit d’une étape importante de la lutte contre l’esclavage en Mauritanie, « pourvu que ce soit bien appliqué », a-t-il déclaré à l’AFP. Il affirme que des amendements proposés par son ONG ont été ignorés, comme celui qui suggérait de porter la peine maximale à quarante années de prison ferme « quand le contrevenant est un membre des forces de l’ordre ».

Il faut dire que la précédente législation n’avait pas permis d’éradiquer le phénomène. Selon des activistes cités par la Fondation Thomas Reuters, la loi de 2007 n’a permis l’arrestation d’une seule personne pour esclavage qui a d’ailleurs été relaxée en appel. Selon un rapport de l’ONG australienne Walk Free daté de novembre 2014, près de 156 000 personnes, soit 4% de la population mauritanienne, seraient esclaves.

Alioune Tine, responsable d’Amnesty International pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre, reconnaît « la volonté des pouvoirs publics de mettre fin à l’esclavage » en Mauritanie. Mais il souligne qu’« il y a des résistances aussi bien chez les anciens maîtres que chez les haratines [les anciens esclaves, ndlr] qui ne sont pas suffisamment émancipés et ignorent leurs droits », et que « c’est vers ce public que doit porter la sensibilisation. [Même si] un pas important a été fait avec la nouvelle loi ».

Des ONG menacées ?

Au pouvoir depuis 2009, le président mauritanien, Mohamed Ould Abdel Aziz, s’est engagé à éradiquer ce phénomène. Cité par l’AFP, il avait déclaré en mai qu’il ne subsistait en Mauritanie que « des séquelles » de l’esclavage, accusant les ONG d’en faire « un fonds de commerce ». Ces dernières organisent régulièrement des manifestations contre l’esclavage et en faveur des droits des anciens esclaves.

Les ONG craignent que les effets de la nouvelle loi soient amoindris par un autre projet qui devrait, lui, encadrer de manière restrictive le travail des associations sur le terrain. Interrogée par Reuters, Sarah Mathewson, coordinatrice du programme Afrique pour Anti-Slavery International, affirme : « C’est drôle qu’il n’y ait aucun propriétaire d’esclave derrière les barreaux alors que trois militants anti-esclavagistes ont été emprisonnés pour avoir mené une campagne pacifique contre l’esclavage, au moment même où la liberté des ONG tend à être réprimée. »

Sarah VILDEUIL
Journal Libération (France)


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