Joël Meyer, ambassadeur de France en Mauritanie à La Tribune : « La Mauritanie est un pays (...)

Joël Meyer, ambassadeur de France en Mauritanie à La Tribune : « La Mauritanie est un pays prioritaire dans notre politique de partenariat au développement »

lundi 20 juillet 2015 à 11:06

Nommé Ambassadeur de France en Mauritanie alors qu’il avait 53 ans, Joël Meyer est le plus jeune ayant exercé cette fonction chez nous. Ce féru de la littérature grecque moderne a surtout travaillé les dossiers européens même s’il a été à ses débuts dans le département du Moyen-Orient du Quai d’Orsay et Deuxième Conseiller de l’Ambassade de son pays au Mali. Chypre, Grèce, Italie… avant d’être nommé Ambassadeur en Mauritanie en octobre 2014.

En moins d’un an, il aura occupé la scène, rencontrant les acteurs un à un, s’exprimant publiquement sur la situation avec la franchise qui sied à l’Ambassadeur qu’il est…

Nous l’avons rencontré à l’occasion du 14 juillet pour parler des relations entre son pays et la Mauritanie, de son appréciation de la situation, de la sécurité, de la politique, de l’économie…

La Tribune : Plusieurs tournées du Président François Hollande en Afrique, mais pas encore la Mauritanie. Que peut-on en déduire ?

Tout d’abord, je voudrais vous remercier, en ce jour de célébration de la fête nationale française, de cette opportunité de m’exprimer dans la Tribune dont je suis un fidèle lecteur et dont j’apprécie la qualité des commentaires !

Pas encore de visite présidentielle en Mauritanie ? Pour une raison pratique, d’agenda pour l’heure. Pas de fond. Car les deux Chefs d’Etat ont eu plusieurs fois l’occasion de s’entretenir, à titre bilatéral ou en marge de conférences internationales. Et M. le Président de la République islamique s’est notamment rendu en visite officielle en France en septembre dernier. Il convient aussi de relever la venue à Nouakchott de plusieurs ministres français ces derniers mois : du ministre des Finances et grand ami de la Mauritanie, Michel Sapin, en avril dernier, des ministres de l’Intérieur et de la Défense l’année dernière, et, peu avant, celle du ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius. Sans compter bien sûr les déplacements et les contacts des ministres mauritaniens avec leurs homologues en France. La route entre Nouakchott et Paris est très fréquentée ! Parce que les sujets d’intérêt commun et les partenariats sont nombreux !

La Tribune : Si l’on va au-delà des constats diplomatiquement exprimés, quelle évaluation faites-vous des relations entre la France et la Mauritanie et dans quels domaines elles se portent le mieux ?

La relation est excellente. Difficile de détailler son contenu tant le spectre de notre collaboration est large et diversifié. D’abord, la Mauritanie est un pays prioritaire dans notre politique de partenariat au développement. Pour être efficace et en agissant en concertation avec ou à la demande des partenaires mauritaniens, nous essayons néanmoins de nous concentrer sur de grands secteurs d’intervention, en faveur du développement humain et pour un développement durable. Ces secteurs sont : l’éducation et l’enseignement supérieur, l’appui au renforcement de l’Etat de droit, la gouvernance financière et la gouvernance locale, la culture, l’énergie, la santé… Je dirai qu’il ne s’agit pas toujours de faire plus, mais de faire mieux, c’est ainsi que l’Agence française de développement accompagne la Mauritanie dans le développement d’énergies alternatives au thermique.

Les échanges humains sont particulièrement satisfaisants ; notre collaboration est active avec la société civile, avec les collectivités locales, les enseignants et les chercheurs, les étudiants et les associations de jeunes citoyens, les artistes, sans oublier bien sûr les journalistes. La France et la Mauritanie peuvent être particulièrement fières de disposer de deux institutions si anciennement ancrées à Nouakchott qu’elles constituent un patrimoine culturel et éducatif communs : l’Institut français et le lycée Théodore Monod. Je n’omettrai pas non plus de citer comme lieu privilégié d’échanges entre nos deux pays le formidable réseau des Alliances françaises.

Je me dois aussi de mentionner la relation économique. La France est un des tout premiers investisseurs en Mauritanie, hors industrie extractive, et il existe un potentiel d’affaires considérable. Je constate que la technologie et le savoir-faire français sont très appréciés. C’est aussi la mission de l’Ambassade, notamment du service économique, d’appuyer les opérateurs économiques des deux pays à développer les partenariats. Nous y travaillons, avec la Chambre de Commerce, d’Industrie et d’Agriculture de Mauritanie, avec le « club » des opérateurs qu’on appelle les Conseillers du Commerce extérieur de la France. Nous poursuivons également un dialogue constructif avec les autorités mauritaniennes en vue de renforcer le cadre juridique et la sécurité des investissements, gages de l’attractivité du pays. .

La Tribune : Les deux pays partagent effectivement cette volonté de faire face aux menaces terroristes qui sont les mêmes pour tout le monde. Quelle appréciation faites-vous des efforts entrepris par la Mauritanie ?

Le contexte régional et le contexte mondial appellent naturellement nos deux pays à renforcer la concertation et la solidarité face au terrorisme, un mal qui menace non seulement la sécurité mais aussi le développement humain et économique. La Mauritanie, malheureusement, en a été lourdement victime par le passé.

La détermination et la contribution des autorités, de l’armée et des forces de sécurité intérieure mauritaniennes, sont essentielles pour la sécurité et la stabilité de la région. Et la stabilité du Sahel est aussi celle de l’Europe. Je salue donc la haute qualité de notre partenariat dans ce domaine. Notre coopération se traduit notamment par des formations de très haut niveau. C’est notamment vrai en matière de coopération entre nos armées, avec plusieurs programmes mis en place par l’équipe de l’Attaché de défense de l’ambassade. Mais aussi, les ministères français et mauritanien de l’Intérieur et le service de sécurité intérieure de l’ambassade, ont organisé en moins d’un an à Nouakchott trois réunions d’envergure réunissant les Etats de la région pour renforcer la lutte contre la drogue et le terrorisme notamment.

S’agissant de notre coopération bilatérale, un comité de suivi a été mis en place, le prochain doit se tenir en septembre. Ce sera l’occasion de faire le bilan de nos projets dans les domaines de la formation, de la sûreté aérienne, la lutte contre le trafic de drogue et la criminalité organisée, la protection civile, entre autres…

Il convient aussi de féliciter M. le Président de la République islamique de Mauritanie pour son engagement dans la création de la nouvelle organisation régionale regroupant les cinq pays du Sahel et dont le siège est à Nouakchott. Avec d’autres partenaires bien sûr, la France est disposée à accompagner de manière très concrète et opérationnelle cette initiative du G5 Sahel en faveur de la sécurité mais aussi du développement -deux aspects indissociables- de la région.

Nous avons déjà lancé du côté bilatéral, un programme spécialement dédié à l’appui aux formations qui seront organisées par la plateforme de coopération en matière de sécurité du G5 Sahel. La plateforme que nous avons équipée en matériel bureautique et informatique aura aussi pour vocation l’échange d’informations à caractère opérationnel pour lutter contre le terrorisme et la criminalité organisée. Cela a été rappelé à l’occasion de la Déclaration de Niamey des ministres de l’Intérieur du G5 Sahel en présence de leurs homologues français et espagnol 14 mai dernier.

Evoquant les efforts communs pour la stabilité de la région, je ne saurais manquer de saluer l’engagement décisif de la diplomatie mauritanienne dans le suivi du processus de négociation au Mali. Nous nous félicitons tous de la signature de l’accord de paix par l’ensemble des parties, un accord qui a fait renaître l’espoir et doit être rapidement mis en œuvre.

La Tribune : Ces efforts que tous louent n’empêchent pas le pays d’être classé dans la « zone rouge » par le Quai d’Orsay, ce qui a eu des conséquences graves sur les régions à vocation touristique. N’est-ce pas là une manière d’appauvrir encore plus les populations et de les rendre plus vulnérables ?

Je voudrais être plus précis sur ce qu’on appelle le « zonage ». Ce n’est pas l’ensemble du territoire qui est classé en zone rouge mais principalement les régions désertiques et proches des frontières est et sud est. J’ai néanmoins bien conscience des conséquences que cette situation peut malheureusement entraîner sur le développement local, notamment dans les régions à vocation touristique. Mais cette appréciation d’aujourd’hui, qui résulte d’une analyse globale de la situation sécuritaire au Sahel, pourra être modifiée le moment venu bien sûr.

La Tribune : Quelle présence significative pour les entreprises françaises en Mauritanie dans ces conditions justement ?

De nombreuses entreprises françaises sont implantées dans le reste du pays, non classé en rouge. Une soixantaine de sociétés françaises ou filiales sont présentes en Mauritanie ; ces entreprises ont créé trois mille emplois directs et des dizaines de milliers de familles dépendent de leurs activités.

Certaines sociétés, entourées des conditions de sécurité adéquates, ont même pu travailler en zone rouge, comme Total, qui a aussi conduit des projets sociétaux en faveur du développement local dans l’Adrar.

La Tribune : L’un des paris du développement en Mauritanie est l’option de la décentralisation. C’est aussi l’un des axes des relations entre les deux pays. Quelle évaluation faites-vous de la coopération décentralisée ?

C’est en effet un axe fort de la coopération avec la Mauritanie, engageant à la fois l’Etat français et les collectivités territoriales françaises. Je m’explique. L’Etat, à travers le service de coopération et d’action culturelle (SCAC) et l’Agence française de développement (AFD), mènent plusieurs programmes d’envergure : pour appuyer la direction générale des collectivités territoriales du ministère de l’Intérieur dans sa politique nationale de décentralisation et d’aménagement du territoire, pour former des cadres territoriaux, pour apporter un soutien direct aux communes en matière de gouvernance. Mais par ailleurs, une trentaine de partenariats lie directement des collectivités françaises et mauritaniennes au titre de la coopération décentralisée. Je ne citerai que quelques exemples parmi les villes et territoires impliqués : Evry, les régions Ile de France, la région Centre, Nouakchott, le Gorgol, le Guidimakha… Et c’est une action mutuellement profitable car chaque partie, française et mauritanienne, en retire un enseignement pour consolider et améliorer sa propre gouvernance.

La Tribune : Une polémique récurrente en Mauritanie, celle qui concerne la place du Français sur la scène. Que vous inspirent les échanges autour de la question, échanges que vous suivez certainement ?

Je respecte naturellement les avis des uns et des autres et je n’ai pas à me prononcer sur le choix de la langue officielle et des langues nationales. Ce que je peux dire, c’est que l’usage du français est un fait, et la Mauritanie est un membre éminent de l’Organisation internationale de la Francophonie. Il n’y a donc pas « d’incompatibilité » entre le français et les autres langues. Il faut avoir à l’esprit que le français n’est pas uniquement la langue d’un pays, la France, mais qu’il appartient au même patrimoine d’une communauté d’Etats et de régions du monde -avec des différences de statut bien sûr dans chaque pays. Le français offre aussi un atout supplémentaire pour l’intégration régionale et internationale, pour faire des affaires dans le monde ou avec les territoires voisins lorsqu’ils sont francophones, pour affirmer aussi la place d’un pays dans des organisations internationales et sur la scène internationale. Encore une fois, pratiquer le français et d’autres langues n’est pas contradictoire, on ne doit pas opposer une langue à l’autre. Le plurilinguisme est une chance, une force, pas un handicap.

La Tribune : Excellence, on vous voit aller de rendez-vous en rendez-vous avec les acteurs politiques mauritaniens. Vous avez certainement votre perception et votre lecture de la situation politique du pays. Comment voyez-vous la situation ?

En tant qu’observateur étranger, je ne me permettrai pas de commenter la scène politique mais je cherche à rencontrer, et à écouter, les nombreux acteurs de la vie publique. Et ce que je constate, en entendant les uns et les autres, c’est que la Mauritanie est riche d’une diversité de compétences et d’idées, et ce quelle que soit l’appartenance partisane. Je suis sûr que ces talents peuvent se conjuguer pour le meilleur. Par principe, on ne peut qu’être favorable au dialogue entre acteurs de la vie citoyenne. Mais il appartient bien sûr aux mêmes acteurs de définir le cadre de ce dialogue éventuel.

Sur le terrain et sur le fond, -et c’est déjà l’objet de notre partenariat avec les administrations, les collectivités et la société civile-, nous sommes naturellement disposés, en fonction des sollicitations, à accompagner le pays dans le renforcement de la cohésion nationale et sociale, dans l’approfondissement de l’Etat de droit et dans la réalisation d’un développement durable et équitable qui prenne en compte le bien être de toutes les composantes de la société mauritanienne.

La Tribune : Ces dernières années, la Mauritanie a semblé déterminée à restaurer sa vocation première de terre de convergence entre les deux rives du Sahara. Est-elle aujourd’hui un élément stabilisateur ou perturbateur dans cette partie de l’Afrique secouée par de nombreux défis ?

La Mauritanie occupe une position stratégique – pas seulement sur le plan géographique mais aussi humain, culturel, économique- entre le Maghreb et le reste de l’Afrique. Cette double appartenance est un atout et le pays joue un rôle constructif dans ce sens, un rôle de passeur, de relais. Le pays est actif au sein du G5 Sahel, il est membre de l’UMA, du processus de Nouakchott, associé à la CEDEAO, il est aussi présent, avec les partenaires du Maghreb, dans le forum de dialogue (le « 5+5 ») avec les cinq Etats européens de la rive nord de la méditerranée. La présidence mauritanienne de l’Union africaine aura été aussi un grand succès dans ce sens.

La Tribune : Paris accueille une grande conférence sur le climat à la fin de l’année. La Mauritanie est un pays qui a beaucoup souffert des changements climatiques. Quelle participation pour nous à ce grand rendez-vous ?

Les enjeux dépassent les frontières nationales et nécessitent une réponse concertée ; la lutte contre le changement climatique mobilise activement la Mauritanie comme la France depuis plusieurs mois. J’ai pu le constater moi-même et je voudrais à cette occasion féliciter les organisateurs du très bel exemple de mobilisation citoyenne qui a eu lieu le mois dernier avec le succès du débat planétaire organisé au Jardin de la biodiversité à Nouakchott. Je me permets d’ores et déjà de vous informer que l’Institut français, en collaboration avec l’AFD, accueillera au mois d’octobre une très belle exposition de photos, illustrant l’urgence d’un sursaut collectif.

Le défi est en effet de taille pour la prochaine conférence de Paris : stopper la progression du réchauffement et même se donner les moyens d’inverser le processus. Le témoignage de la Mauritanie, qui est une victime de ce terrible bouleversement climatique comme vous le soulignez, sera important pour convaincre la communauté internationale et je ne doute pas qu’il sera attentivement écouté.

La Tribune : Vue d’ici, la scène française se crispe vis-à-vis de l’Islam en général et de sa composante musulmane en particulier. Y a-t-il un rôle à jouer pour les pays musulmans amis dans la lutte contre la radicalisation des jeunes Musulmans en France ?

Je serai très clair sur ce point ; la très grande majorité des Français ne fait pas d’amalgame. Et nous savons que les premières victimes du terrorisme dans le monde sont les musulmans eux-mêmes. Pour prévenir d’éventuels actes malveillants, les autorités françaises ont néanmoins mis en place un dispositif de protection des lieux de culte musulmans.

De nombreux responsables religieux musulmans de France jouent un rôle essentiel dans la prévention de la radicalisation. Par leurs prêches et enseignements, notamment auprès des plus jeunes, plus vulnérables. Nous en avons en France un plan national de lutte contre la radicalisation et les filières terroristes avec un dispositif de mesures. Un site de sensibilisation (stop-djihadisme.gouv.fr) et décrivant la réalité de la propagande extrémiste, a été mis en place. Mais c’est un défi global, qui dépasse nos frontières et nous avons des échanges sur cette question avec de nombreux pays musulmans. Car nous voulons également nous inspirer des dispositions pratiques qui ont pu être prises, au Maghreb et au Sahel, pour prévenir la radicalisation des jeunes. J’ai déjà eu l’opportunité de discuter de ce sujet important avec plusieurs hauts responsables mauritaniens.

La Tribune : Une question qui peut ne pas vous concerner même si elle implique une société française, en l’occurrence Pizzorno. Comment faire pour que cette entreprise apure la situation de plusieurs centaines de ses anciens employés qui l’accusent d’être partie sans leur payer leurs droits ?

Pizzorno et l’Etat mauritanien ont pu régler leur différend, il faut s’en féliciter. L’accord a été trouvé dans l’intérêt des deux parties. Je ne peux pas parler à la place de la société sur ce point précis que vous évoquez. Une solution serait peut-être à rechercher auprès des futures entreprises successeurs de Pizzorno qui pourraient reprendre à l’emploi certains salariés. Je l’espère vivement.

La Tribune : Excellence, merci pour l’entretien et pour la patience. Une dernière question : les dérèglements du Monde nous imposent un regard critique du devenir de chaque Nation, de tous les fondamentaux… Nous sommes le 14 juillet… que reste-t-il de la Révolution de 1789 et que doit-on en retenir quand on appartient à l’environnement arabo-musulman qui est le nôtre ?

Chaque célébration de la fête nationale nous invite, en France, à une réflexion sur l’état des valeurs qui ont fondé la République et souvent héritées de 1789. Tout système, même dans les pays où la démocratie semble la plus aboutie, est perfectible. On peut toujours consolider la justice sociale, renforcer l’égalité des chances, et surtout réaffirmer, parallèlement à la transmission du savoir, la mission citoyenne et civique de l’école. La solidarité doit primer dans une société (et je rappelle l’étymologie de cette dernière : « l’union entre alliés », c’est-à-dire entre membres de la communauté). Et je pense que ce sont des principes qui sont universels et qui doivent nous guider, indépendamment des origines ou des identités nationales.

Propos recueillis par Mohamed Fall Ould Oumeir

Source : La Tribune


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