La Mauritanie, entre tradition et modernité

La Mauritanie, entre tradition et modernité

mercredi 11 octobre 2017 à 13:55

Derrière ses allures de désert hostile se cache une société atypique, tiraillée entre modernité émergente et traditions ancestrales, entre goût de liberté et ordre social inflexible. À travers le quotidien de 10 personnes qui reflètent la Mauritanie d’aujourd’hui, portrait d’un pays dans toute sa diversité, mais aussi dans toutes ses tensions.

Pays méconnu au-delà des frontières de l’Afrique de l’Ouest, la République islamique de Mauritanie est l’un des pays les moins densément peuplés du monde : 3,9 personnes par kilomètre carré. Un pays d’infinis contrastes ; en témoignent ses quatre langues nationales et ses six groupes ethniques.

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Aicha Hamady
Photo : Yasmine Mehdi

Chaque semaine, Aïcha et ses amies se retrouvent pour un après-midi cinéma. Cette semaine, les jeunes femmes ont arrêté leur choix sur un film portant sur le mariage précoce. S’ensuit une période de discussion animée, au cours de laquelle elles critiquent sans filtre la société mauritanienne.

Loin d’être anodin, ce rassemblement d’étudiantes se proclamant féministes reflète une tendance qui gagne en popularité chez les jeunes. Si la Mauritanie est souvent décrite comme un pays où les femmes jouissent d’une certaine liberté, Aïcha et ses amies entendent remettre cette idée en question. « Je veux montrer au monde qu’on vit un calvaire », dit-elle.

« Il y a beaucoup de violence, [mais] tout cela se fait en secret, car pour la famille, l’honneur compte le plus. » Si les femmes représentent un quart des députés de l’Assemblée nationale, il reste qu’un tiers des femmes se marient avant d’avoir 18 ans et qu’elles ne représentent qu’une minorité des étudiants à l’université. Le gavage – une pratique consistant à faire grossir les femmes afin de les rendre plus désirables – et l’excision restent également des coutumes très ancrées dans certaines communautés.

Derrière son clavier, Aïcha, dont la page Facebook est suivie par des milliers d’Internautes, continue donc de prendre la parole malgré les insultes de ses détracteurs et la désapprobation de sa famille. « Mes voisins me disent que toutes les filles de 18 ou 19 ans sont déjà mariées, mais je veux continuer mes études, c’est un droit », explique la jeune femme, qui espère faire ses études à l’étranger.

Le port de Nouakchott fourmille d’activités au crépuscule. Commerçants et clients négocient bruyamment le prix du kilogramme de la dorade, tandis que des pêcheurs hissent leur longue pirogue en bois sur la rive.

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Ousmane N’Diaye
Photo : Yasmine Mehdi

Ousmane N’Diaye travaille en plein coeur de cette fourmilière depuis plus de 20 ans. Le pêcheur passe chaque jour une dizaine d’heures dans les eaux agitées de l’océan Atlantique pour empocher l’équivalent d’une trentaine de dollars.

« C’est difficile comme métier. On court beaucoup de risques, mais on n’a pas le choix », explique Ousmane, dont le petit frère est mort en mer à la suite d’un accident, en 2003. « On travaille dans la pêche parce que les autres secteurs sont contrôlés par les [Maures] », déclare-t-il. En Mauritanie, d’importantes inégalités perdurent entre la majorité noire et la minorité blanche arabo-berbère, les Maures, qui constitue l’élite politique et économique du pays.

Les « événements de 1989 », au cours desquels l’État mauritanien a expulsé des dizaines de milliers de Négro-Mauritaniens vers le Sénégal et le Mali voisins, ont marqué les esprits et continuent de créer des tensions. Ousmane espère que ses cinq enfants grandiront dans de meilleures conditions. « C’est pour eux qu’on se bat », soupire celui qui rêve du jour où un premier président noir sera élu en Mauritanie.

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Maatallah Ould Mbeirik
Photo : Yasmine Mehdi

La Mauritanie est le dernier pays à avoir aboli l’esclavage, en 1981. Une pratique qui n’a été pénalisée qu’en 2007. Si on ignore le nombre exact de personnes toujours réduites à l’esclavage, on sait qu’il y en aurait plusieurs milliers à travers le pays – 43 000 selon le Global Slavery Index. Maatallah fait partie de ceux qui ont fui. C’était en 2002. Il surveillait le troupeau de ses maîtres au milieu du désert lorsqu’il est tombé sur un convoi de militaires passant par là. Le jeune homme a abandonné ses bêtes et a laissé derrière lui sa mère et sa soeur.

Il lui faudra ensuite 10 ans de combat pour les retrouver et les libérer. « Ce qui me faisait le plus mal, c’est lorsqu’ils battaient ma soeur et ma mère devant moi », se souvient-il. Aujourd’hui, Maatallah, sa femme et ses six enfants habitent dans un bidonville de Nouakchott. Sa soeur n’ayant pas de papiers, ses enfants ne peuvent pas aller à l’école – un problème rencontré par bon nombre d’anciens esclaves. « C’est comme si nous étions toujours esclaves », déplore Maatallah. La famille a tenté de porter plainte contre ses anciens maîtres dans l’espoir de recevoir une compensation, mais sa demande est restée lettre morte.

Malgré les dizaines de cas répertoriés par les ONG dans les dernières années, seules deux condamnations ont été rendues par les tribunaux spéciaux mis en place pour juger les crimes d’esclavage. En 2016, deux maîtres ont ainsi écopé de cinq ans de prison, dont quatre avec sursis,– alors que la loi prévoit une peine maximale de 20 ans.

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Dada Walet Mohamedoune
Photo : Yasmine Mehdi

Cinq ans après le début du conflit au nord du Mali, plus de 140 000 personnes vivent toujours dans de vastes camps de réfugiés installés dans les pays voisins. À l’extrême sud-est de la Mauritanie, un de ces camps se dresse bravement au milieu du désert. Avec ses 52 000 réfugiés, ses zones et ses blocs, le camp de Mbera a des allures de ville permanente.

Dada et ses cinq enfants y vivent depuis 2012. Assise dans son abri de fortune, la femme raconte avec émotion l’après-midi où son village a été attaqué par les rebelles. « J’ai pris la main de ma fille et j’ai fui. J’ai tout laissé derrière moi, même mes vêtements », explique-t-elle. L’instabilité continue de régner au nord du Mali, si bien que Dada ne pense pas quitter la Mauritanie de sitôt.

« On ne sait pas combien de temps ça va durer », dit-elle simplement. En attendant, des voix commencent à s’élever dans les villages mauritaniens près du camp, où les habitants vivent dans l’extrême pauvreté. Des villageois accusent les réfugiés de voler leur bétail, tandis que d’autres jalousent les services de santé et d’éducation offerts par les ONG. « Ils reçoivent tout et nous n’avons rien du tout », s’est plaint un agriculteur du village de Limkaïs, à une vingtaine de kilomètres du camp.

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Mohamed, accompagné de trois de ses enfants et de sa femme
Photo : Yasmine Mehdi

Mohamed Mudar Oulabie est assis dans le salon de son modeste appartement. Sa télévision, allumée à longueur de journée, lui renvoie les images de dévastation de sa Syrie natale. En 2013, le commerçant a quitté la ville assiégée d’Alep avec sa femme et ses enfants. « Notre maison a été complètement détruite par les roquettes, raconte Mohamed. On craignait pour nos vies. »

Jusqu’en 2016, la Mauritanie n’exigeait pas de visa pour les ressortissants syriens. Le pays a ainsi accueilli 451 réfugiés venus en avion du Liban ou de Turquie, la plupart espérant être réinstallés en Europe ou en Amérique du Nord. Pour l’instant, seules une quarantaine de personnes ont été réinstallées en Finlande.

Mohamed, dont les quatre enfants sont épileptiques et ont besoin de soins spécialisés, a déposé une demande auprès des États-Unis il y a trois ans, sans succès. « Si rien ne fonctionne, nous partirons [en Europe] par la route de la mort », a déclaré le père de famille, qui dit connaître quelques familles ayant réussi à rejoindre l’Allemagne avec l’aide de passeurs.

En attendant d’enfin quitter Nouakchott, la famille tente de préserver ses traditions, notamment en regardant des films syriens ou en cuisinant des mets qui leur rappellent Alep. « Nous sommes des étrangers ici », soupire tristement Mohamed en regardant son épouse.

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Martin Happe
Photo : Yasmine Mehdi

Chaque dimanche matin, les rues entourant l’église de Nouakchott se remplissent de voitures venues des quatre coins de la ville et de croyants vêtus de leurs plus beaux habits. Plus de 400 personnes assistent chaque semaine à la messe présidée par Monseigneur Martin Happe, un évêque d’origine allemande établi en Mauritanie depuis 22 ans.

Pourtant, la République islamique de Mauritanie ne reconnaît pas la liberté de conscience et son Code pénal prévoit la peine de mort pour l’apostasie. Paradoxe ? Non, répond le religieux. « [Les fidèles] sont tous des non-Mauritaniens », explique-t-il. « On respecte la législation du pays. »

Ainsi, les chrétiens de Mauritanie, qui viennent surtout de Guinée-Bissau, du Sénégal, de la Côte d’Ivoire ou de France, peuvent pratiquer leur religion sans être inquiétés par les autorités – tant qu’ils ne cherchent pas à convertir les Mauritaniens. « En Mauritanie, les chrétiens sont moins nombreux que les bouddhistes en France. C’est à nous de faire le premier pas », estime l’évêque, très impliqué dans le monde associatif.

Bien qu’il assure pouvoir marcher dans la rue avec sa croix en bois autour du cou sans aucune crainte, il reste que la Mauritanie vit depuis quelques années un certain repli religieux. Depuis deux ans, la sécurité aux abords de la paroisse a d’ailleurs été renforcée. Malgré l’atmosphère tendue, Mgr Happe compte finir sa carrière au diocèse de Nouakchott, pour continuer à « démystifier le vivre-ensemble » au quotidien.

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Cheikh Tarouzy
Photo : Yasmine Mehdi

Assis à l’emblématique Café Tunisie de Nouakchott, Cheikh regarde les voitures défiler devant ses yeux. Il sirote son café au lait, fume une cigarette et laisse le temps s’écouler. Après avoir fini ses études secondaires, le jeune homme a entamé des études en économie qu’il n’a jamais finies, préférant accepter une offre d’emploi dans le sud du pays.

Son contrat n’a toutefois pas été renouvelé, ce qui a forcé Cheikh à plier bagage, à retourner à Nouakchott et à chercher un autre emploi. C’était en 2014. Depuis, le jeune homme a passé quatre fois le concours pour devenir militaire, sans succès. « Je n’ai pas de chance. La vie à Nouakchott est difficile, impossible de trouver du travail sans intervention familiale. »

En 2016, le taux de chômage chez les jeunes Mauritaniens s’élevait à 19 %, contre 12 % pour la moyenne nationale, selon la Banque mondiale. Cheikh envisage un retour aux études cette année, l’éducation supérieure étant peu dispendieuse en Mauritanie. Le jeune homme, qui rêvait d’être médecin lorsqu’il était adolescent, envisage une carrière dans la finance, « un domaine où il y a de l’argent », dit-il. En attendant de trouver un travail, les journées de Cheikh se suivent et se ressemblent, rythmées par les sorties au café Tunisie et les heures passées à faire défiler son fil Facebook.

À quelques kilomètres du centre-ville de Nouakchott, où les dunes prennent progressivement la place des routes bétonnées, les bivouacs des bergers urbains se profilent à l’horizon. Accompagnés de leur fidèle troupeau, ces symboles de la vie mauritanienne font partie du paysage de Nouakchott et approvisionnent des dizaines de clients en précieux lait de chamelle, à 3,50 $ le litre.

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Jamel Ould Abdou
Photo : Yasmine Mehdi

Jamel Ould Abdou, issu d’une famille de bergers maliens, est responsable d’un cheptel d’une vingtaine de bêtes. Originaire de la région de Tombouctou, Jamel a suivi des chameaux du Mali à l’Algérie pour finalement arriver en Mauritanie. « Le grand désert me manque. Je ne supporte pas la ville, ses odeurs, son bruit, sa lumière », dit-il à demi-mot.

Sans troupeau lui appartenant et avec trois enfants à charge, il lui était plus facile de trouver du travail près de la capitale, densité de population oblige. La Mauritanie affiche le deuxième taux d’urbanisation du continent africain, notamment à cause des sécheresses successives des années 70. Selon les données de la Banque mondiale, la population urbaine – surtout concentrée à Nouakchott – est ainsi passée de 7 % en 1960 à 60 % en 2016.

Cette brusque sédentarisation a créé une nostalgie de la vie en brousse chez les citadins, si bien que nombreux sont ceux qui grimpent dans leur voiture aussitôt la nuit tombée, à la recherche de lait de chamelle.

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Aissata Kane
Photo : Yasmine Mehdi

Quand Aissata reçoit des visiteurs dans son appartement du quartier de Tevragh Zeina, elle aime les accueillir dans son « petit musée ». Dans ce salon, cadeaux de dignitaires, bibelots de tous les continents et prestigieuses distinctions – notamment la Légion d’honneur – s’entassent de part et d’autre. Assise non loin d’une photo où elle serre la main de Mao Tsé-Toung, elle revient sur une carrière politique mouvementée, qui l’a ultimement menée au ministère de la Protection de la famille et des Affaires sociales en 1975. Notons que dans la même année, au Canada, le gouvernement de Pierre E. Trudeau ne comptait qu’une seule femme, Jeanne Sauvé.

« Pour les femmes, c’était une fête de me voir au ministère, se rappelle Aissata. Jusqu’à maintenant, les gens m’appellent Madame le Ministre. » Si elle dit ne pas avoir ressenti d’hostilité de la part de ses collègues de l’époque, Aissata admet que ses revendications ne faisaient pas l’unanimité auprès de ses proches.

« Je défendais un peu trop la femme », explique celle qui a lutté contre la polygamie en plus d’encourager la scolarisation des filles ; un vent de réformes qui sera brutalement interrompu par le coup d’État de 1978. Alors que ses collègues ministres sont mis derrière les barreaux, Aissata est épargnée. « La seule fois où j’ai été discriminée en tant que femme », ironise-t-elle.

L’ex-ministre a depuis abandonné la politique, mais elle s’implique toujours dans la société civile. « On peut faire mieux, les femmes sont capables, elles ont des capacités », revendique-t-elle.

Assise sur un banc poussiéreux, Amy Sow observe une des nombreuses toiles inachevées qui s’entassent dans son atelier, un local exigu situé au dernier étage de sa maison. Au milieu de son chaos créatif, l’artiste raconte un parcours atypique. Née d’une mère couturière et d’un père guitariste, elle décide très tôt de s’adonner pleinement à une carrière d’artiste. Autodidacte, elle commence à fréquenter le milieu culturel émergent de Nouakchott dans les années 90. « J’ai découvert qu’il y avait des artistes, même s’ils n’étaient pas nombreux », raconte-t-elle en riant.

Exposée en Europe et en Afrique du Nord, Amy Sow a fait du militantisme sa marque de commerce. Elle peint des portraits de femmes pour « dénoncer, dire stop, refuser » la violence dont elles sont victimes. « C’est à travers l’art qu’on peut parler, qu’on peut s’exprimer », explique-t-elle. Si elle remporte un certain succès à l’étranger, Amy Sow ne peut que difficilement vivre de son art en Mauritanie.

« Les Mauritaniens ne sont pas des consommateurs d’art, vu la pauvreté », dit-elle. « On ne vend plus. Si ce n’était pas ma passion, j’aurais jeté l’éponge. » Sans aucun soutien du gouvernement, l’artiste continue tout de même à militer, pinceau à la main. Une passion qu’elle a transmise à ses trois garçons, dont les gribouillis tapissent déjà les murs de l’atelier.

Yasmine Mehdi

Source : Radio Canada


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