Parler de décentralisation ne constitue pas une hérésie !

Parler de décentralisation ne constitue pas une hérésie !

mercredi 26 novembre 2014 à 21:50

Par Ahmed Jiddou ALY

A peine la proposition d’autonomie des Forces de Libérations des Africains de Mauritanie (FLAM) présentée, lors du dernier congrès de ce mouvement tenue le 29 août à Nouakchott, qu’une partie de la classe politique, particulièrement celle proche du pouvoir, est vent debout pour dénoncer un séparatisme rampant. Ould Maham promet de combattre « les extrémistes et les promoteurs de la division ». Le président du Ravah est allé encore plus loin en appelant les autorités du pays à « frapper d’une main de fer sur tout groupe ou individu à tendance raciste ou séparatiste ».

Pourtant l’organisation de la Mauritanie en régions autonomes ou la mise en place d’une décentralisation très avancée est une proposition de bon sens. Il est clair que ceux qui ont menacé le Président des FLAM et les militants de son mouvement sont en déphasage des réalités d’aujourd’hui et n’ont jamais pris la peine de s’intéresser un tant soit peu aux évolutions en cours dans leur pays. Sinon ils auraient remarqué que l’autonomie, la décentralisation (poussée ou non) et la déconcentration sont des concepts à la mode et une tendance lourde dans notre monde actuel et que la Mauritanie en prendra le chemin tôt ou tard. Sinon ils auraient découvert qu’il a existé un projet de Livre Blanc de la Décentralisation en Mauritanie initiée par l’ancien ministère de la Décentralisation et de l’Aménagement du Territoire et soutenu tout le long de son élaboration par le ministère de l’Intérieur et de la Décentralisation. Le projet a été financé par la coopération espagnole.
Ce Livre Blanc de la Décentralisation « propose un état des lieux de la décentralisation en Mauritanie » sans tabous et parle de l’évolution future de certaines divisions administratives de l’état central vers un cadre de collectivité territoriale autonome (commune et région). Voilà le terme « autonomie » lâché depuis Décembre 2009 et pas un seul homme politique n’a accusé les ministères concernés ni les hommes qui ont réalisé ce livre de séparatistes ou de promoteurs de la division.
Les auteurs du Livre Blanc trouvent que « la décentralisation est un mode d’administration qui vise à favoriser l’épanouissement de la démocratie locale et participative ». Ils vont même jusqu’à affirmer que « le respect de l’unité n’interdit pas de déterminer le lieu de l’impulsion politique, qui peut se placer au niveau du pouvoir central, ou au plus près des populations administrées constituées en collectivités reconnues ». Enfin toutes les déclarations des Premier Ministre depuis 2007 ont comporté un volet « Décentralisation et Aménagement du Territoire » confirmant la priorité qu’accordent les gouvernements successifs à cette tendance. Comme le remarquent les auteurs du Livre Blanc, « le mouvement ne semble plus devoir reculer ».

Sur le principe, les FLAM ont raison de proposer plus de décentralisation dans la gouvernance du territoire et relancer le débat sur un sujet d’avenir. Par contre le contenu de leur proposition est, à mon avis, plutôt succinct, et le découpage envisagé est loin d’être révolutionnaire et réaliste.

C’est une réalité, et les auteurs du Livre Blanc n’ont pas manqué de le souligner, plus le territoire est vaste, plus les relais locaux sont indispensables. Proposer 4 régions seulement pour un pays de plus d’1 millions de km2 c’est rendre ces entités ingouvernables localement. Ce découpage fut d’ailleurs expérimenté sur le terrain, à une unité près, par le colonisateur dès 1907. L’arrêté du 23 novembre 1912 confirme donc le découpage du territoire en 5 cercles : l’Adrar, le Trarza, le Brakna, le Gorgol et le Tagant. Puis viendront 5 autres cercles compléter le quadrillage du pays par l’administration coloniale : le Guidimakha, l’Assaba, les 2 Hodhs (qui dépendaient du Soudan français) et le Tiris Zemmour. Plus tard et bien après l’indépendance, 2 autres régions verront le jour (Dakhlit Nouadhibou et l’Inchiri) en plus du district de Nouakchott. Ce découpage, on le voit, a une réalité historique qu’il ne faut pas négliger.

Il est vrai que, comme le soulignent les auteurs du Livre Blanc, « ces régions présentent de fortes disparités en termes de superficies, de population et de ressources ». Elles sont même source d’injustice en ce qui concerne la représentation de chacune au niveau du Parlement. (Ce volet fera l’objet d’un écrit prochainement). Il est donc nécessaire, dès lors que l’on a retenu le principe d’une décentralisation, de réaliser un nouveau découpage du territoire comme le veulent les FLAM mais pas celui qu’elles proposent.

Parce que le Diable se cache dans les détails, je vois mal les Soninkés accepter de se séparer d’une région (le Guidimakha) où ils sont les leaders pour se diluer dans une autre région (Fuuta-Waalo Barak-Guidimakha) dominée par les halpuulars où ils n’auront, au mieux, à jouer que les seconds rôles. Les Wolofs sont aussi dans le même cas puisqu’ils arrivent cahin-caha à exister au Trarza alors que dans la région englobant toute la vallée, ils le pourront de moins en moins. Et il n’a pas été question de la forte minorité hassanophone, historiquement souvent implantée dans la vallée, et qui voudrait continuer à jouer le rôle qui était le sien dans les anciennes entités du Gorgol, du Brakna et du Guidimakha.

Oui ! Il faut donc réinventer de nouveaux équilibres qui peuvent, cette fois, passer par les régions existantes dont les contours peuvent être modifiés pour la circonstance. Dans tous les cas, la gestion des collectivités territoriales depuis le centre a montré ses limites. Et toute réforme régionale ou toute décentralisation non accompagnée par une réforme de l’Etat est vouée à l’échec. En cela, la proposition des FLAM est intéressante et « mérite d’être discutée » comme l’a dit le Président de Tewassoul. Parler de décentralisation, de déconcentration ou même d’autonomie ne constitue pas une hérésie dans un pays qui se veut démocratique.

Ahmed Jiddou ALY


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