Peut-on le dire sans offenser ?

Peut-on le dire sans offenser ?

dimanche 16 août 2015 à 17:17

Par Oumar Bocar BA

Ceux qui sont morts, violés ou déportés entre 86 et 91 n’ont pas choisi de l’être. Ils auraient préféré de loin en être épargnés. Il n’y a donc aucun honneur à être victime. Il n’y a non plus aucun avantage à l’avoir été.

Parler des faits avec la simple justesse que requiert la rigueur de la vérité historique ne revient nullement à magnifier le sentiment victimaire. Dire que l’exclusion de l’élément non hassanophone de la citoyenneté mauritanienne a été le moteur de la politique de Taya, en continuité d’un système bien implanté depuis l’indépendance, ne devrait offenser aucun militant des droits humains sincère. Comment nier que c’est l’élément Peul, Soninké et Wolof (pour ne citer que les groupes officiellement reconnus par la Constitution), qui a été principalement et quasi-exclusivement conduit à Walata, Inal et Jreida parce qu’il n’était pas hassanophone de langue et de culture ? Voudrait-on nier cet aspect du racisme d’Etat en Mauritanie ?

C’est bel et bien parce que le projet qui a mis en branle la machine politique et policière de Taya dans ces années-là visait ces groupes négro-africains que les déportations, purges et massacres les ont concernés presqu’exclusivement. Alors, bien sûr que pendant ce temps l’esclavage sociologique et autres insupportables conditions humaines tant négro-africaines qu’arabes continuèrent leur petit bonhomme de chemin. Mais il n’empêche, et c’est un fait incontestable, que les victimes de la politique d’Etat entre 86 et 91 étaient visées d’abord parce qu’elles avaient une couleur, parlaient des langues et portaient des cultures non arabophones. Et c’est ce fait et rien d’autre qui justifia Walata, Inal, Jreida et autres camp de détention et de torture. C’est encore ce fait qui justifia les purges au sein de notre administration publique et de notre armée ; qui expliqua les viols et exécutions sommaires commis par des militaires le long de la vallée. C’est toujours ce fait qui explique qu’un soir d’avril ou mai 89 je vis déportés sur la rive gauche mon meilleur ami Habibou Wone et sa famille (plus que jamais kaëdiens). C’est ce fait qui déracina et déstructura des villages entiers, dont certains furent tout simplement repeuplés avec une logique bien particulière… qui poussa le cynisme jusqu’à l’arabisation du nom.

Encore aujourd’hui, malgré le retour de certains déportés, ceux-ci continuent de voir leurs terres de culture, celles de leurs ancêtres, occupées par des populations qui, pour certaines, bien que noires, n’ont été choisies comme bénéficiaires de ces terres expropriées que parce qu’elles étaient hassanophones. Qui peut le nier ? Personne ! Et pourtant qui le dénonce parmi les militants politiques ou des droits humains ? Là encore personne hélas ! Et ce ne serait pourtant que justice que de le dénoncer. Même si je conçois parfaitement qu’une réforme foncière juste ait pour vocation d’attribuer à ces populations haratines discriminées des terres de culture.

Mais il n’est pas juste que ce soit les anciens déportés qui ont déjà été privés de leurs terres et de leur pays pendant plus de 20 ans, qui aient à attendre qu’une solution soit trouvée. La logique aurait voulu que sitôt rentrées, elles aient recouvré leurs droits. Tous leurs droits. Et ce serait une hérésie que de dire cette simple vérité ? Si cela gêne la fameuse « unité des victimes » que certains appellent (sans doute à raison) de leur vœu, c’est qu’on n’y est pas vraiment prêts. Car aucune stratégie unitaire ne perdurera si elle est fondée sur un mutisme coupable et sournoisement entretenu ; mutisme qui tairait les faits qui fâchent, au nom d’une pudibonderie unitariste. On ne peut pas demander aux maures blancs (sincères et innocents dans leur immense majorité) de se positionner clairement contre le racisme et l’esclavage, et observer entre nous un insupportable pacte du non-dit. C’est tout ce que je dis.

Bocar Oumar BA

Strasbourg (France)

Via AJD-MR.ORG


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