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Affaire Bouamatou : entreprise de démolition ou justice en marche ?
mercredi 27 février 2013
Par : Dr. Sidi Hamady
Le 6 août 2008, trois ans presque jour pour jour après avoir mis fin au long règne de Maaouiya Ould Sid’Ahmed Taya, le général Mohamed Ould Abdel Aziz déposa le président Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi, élu moins d’un an et demi auparavant. Le décret pris par Ould Cheikh Abdallahi, et largement inspiré voire dicté par ses proches conseillers, a mis fin à sa parenthèse présidentielle. Les réactions en ce matin du 6 août étaient contrastées, et Mohamed Ould Bouamatou, richissime et influent homme d’affaires, hésitait… contrairement au colonel Ely Ould Mohamed Vall, président intérimaire de la transition précédente, qui, dans une colère sourde et muette, voyait « son » œuvre détruite par son cousin germain, et son programmé retour triomphal pour la présidentielle de 2012 définitivement enterré.
Mohamed Ould Bouamatou était donc hésitant mais se rangea finalement du côté du chef du Haut Conseil d’Etat, le général Mohamed Ould Abdel Aziz, en dépit de son amitié avec Ely Ould Mohamed Vall. Il remua ciel et terre pour faire accepter le coup de force de Mohamed Ould Abdel Aziz, notamment en activant son réseau en France, dont le libanais Robert Bourgi était le fer de lance. Bourgi, proche du président français de l’époque, Nicolas Sarkozy, finira par convaincre ce dernier de tourner la page de Sidi et de soutenir le nouvel homme fort de Nouakchott. On n’oubliera pas non plus le rôle des Wade père et fils, amis communs de Bourgi et de Bouamatou, dans l’acceptation du coup d’Etat et la normalisation des relations de la Mauritanie avec la communauté internationale. A l’époque le FNDD, l’ancêtre de l’actuelle COD (opposition radicale), tirait à boulets rouges sur Ould Bouamatou et des dizaines d’écrits ont foisonné sur la toile, dont certains, voire la majorité, attaquaient Bouamatou pour son soutien à Aziz et pour sa parenté avec lui. « On » accusa Ould Bouamatou de tous les maux, et « on » répandait des rumeurs aussi fausses que ridicules sur le compte de l’homme d’affaires, et les auteurs de ces attaques dont on se souvient très bien, sont les mêmes qui, aujourd’hui, l’encensent en voyant en lui le dernier rempart contre son ex-allié. C’est un comportement hélas assez classique d’une partie de la classe politique mauritanienne qui montre son manque de sérieux et de fiabilité. Malgré toutes les attaques, Bouamatou a soutenu en 2009 le candidat Aziz et contribué à son élection dès le premier tour de l’élection présidentielle.
La question que les uns et les autres se posaient à l’époque et se posent encore aujourd’hui est la suivante : qu’attendait l’homme d’affaires avisé qu’est Bouamatou de ce soutien à Aziz ? Est-ce par conviction politique ? Est-ce par solidarité sociale avec son cousin ? Est-ce pour bénéficier d’avantages économiques ? Seul le principal concerné pourra répondre avec certitude à cette question et quiconque affirmera détenir la clé de cette énigme se trompe. Nous ne pouvons que formuler des hypothèses qui peuvent être plus ou moins plausibles. L’empire Bouamatou couvre à peu près tous les secteurs économiques du pays, de la banque au transport en passant par les travaux publics ou le commerce de biens et de denrées alimentaires. Sa fortune est sans doute la plus importante de Mauritanie, et il investit (ou avait investi) dans des pays de la région, notamment en Tunisie ou au Maroc avec lesquels il entretient des relations très poussées. Penser qu’il a soutenu Aziz simplement par conviction politique, sans qu’il ait pensé à ses affaires et aux facilités que de bonnes relations avec le pouvoir permettent d’espérer, serait naïf. Même s’il ne comptait pas monnayer son soutien, le simple fait qu’il se soit personnellement investi dans l’opération de communication du candidat Aziz, ne sera interprété que dans cet esprit : qu’il ait eu des avantages ou pas par la suite, tout le monde aurait supposé que tel sera le cas et toute transaction l’impliquant aura été expliquée comme une récompense du pouvoir en place pour le soutien qu’il a apporté à son chef. D’autant que le milieu des affaires mauritanien est extrêmement difficile et les inimitiés nombreuses et tenaces.
Après l’élection de 2009, les difficultés ont commencé pour l’homme d’affaires avec l’affaire Mauritania Airways… Bouamatou avait fondé cette compagnie aérienne deux ans plutôt, fin 2007, sur les cendres encore fumantes d’Air Mauritanie, en s’alliant avec le transporteur aérien national tunisien, directement aux mains du clan Ben Ali / Trabelsi. Les tunisiens avec 51% de la compagnie, Bouamatou 39% et l’état mauritanien les 10% restants. L’affaire paraissait très rentable : aucune concurrence sur les vols intérieurs en Mauritanie, des lignes internationales très rentables, malgré la concurrence de la Royal Air Maroc et d’Air France, notamment la ligne Nouakchott-Paris où la compagnie peut s’aligner sur les prix élevés d’Air France, tout en augmentant sa marge du fait de son service très inférieur à sa concurrente française et d’une possible mainmise sur le marché des billets des agents de l’Etat, hauts fonctionnaires et autres stagiaires partant en Europe. L’affaire s’avérait donc juteuse… sauf qu’il y a eu deux couacs, et d’un calibre très lourd.
Le premier couac fut la décision du président Aziz de créer une compagnie nationale mauritanienne publique, qui va donc concurrencer celle de Bouamatou, et qui par la force des choses ruinera son projet. La puissance de l’Etat contre le privé. Et comme on n’est pas à un paradoxe près, cette compagnie concurrencerait son propre propriétaire, l’Etat, puisque ce dernier détient 10% de Mauritania Airways. Cette décision a sans doute provoqué une colère sourde de Bouamatou qui s’est alors exilé au Maroc, pays avec lequel il a des liens privilégiés. On peut discuter en long et en large de cette décision du président Aziz de créer une compagnie mauritanienne, surtout lorsqu’on connait le fiasco qu’a été Air Mauritanie, l’un des gouffres financiers les plus béants, qui a permis de piller méthodiquement l’Etat sous le règne du président Maaouiya Ould Taya. Est-ce à l’Etat de faire du transport aérien, ou est-ce qu’une compagnie privée, soumise à un cahier des charges sans concessions et contrôlée pour servir l’intérêt de ses clients et pas toujours uniquement le sien, n’est pas une meilleure alternative ? L’Etat n’est-il pas par nature un concurrent déloyal lorsqu’il investit l’argent du contribuable dans des secteurs commerciaux où, usant de sa puissance, il peut étouffer les investisseurs privés ? Ou, a contrario, n’est-il pas sain qu’un pays de trois millions d’âmes, et un marché du transport aérien très limité, n’ait une et une seule compagnie publique faisant un service public (désenclavement des régions, rayonnement du pays, …) ? En tous cas, la décision fût prise.
Le deuxième « couac » aux projets de Mohamed Ould Bouamatou, « couac » historique celui-ci, eut pour origine Sidi Bouzid, un certain 16 décembre 2010. La révolution tunisienne qui balaya le clan Ben Ali / Trabelsi et fera perdre à Bouamatou ses précieux partenaires tunisiens, et une partie de ses investissements qu’il tente de récupérer aujourd’hui en attaquant en justice l’Etat tunisien. Cet épisode de Mauritania Airways a sans doute profondément attristé Ould Bouamatou, lui qui avait l’habitude de voir ses projets aboutir sans trop de tracas, et qui se retrouve soudain à gérer un échec retentissant et des impondérables qu’il n’avait pas prévu du tout : une révolution tunisienne et un retour d’ascenseur mauritanien qui se transforme en retour de bâton. Et la goutte qui a fait déborder le vase a été l’arrestation de son homme de confiance Mohamed Ould Debagh, qui connait par cœur tous les rouages de l’empire Bouamatou, et qui fût à la tête du conseil d’administration de la Mauritania Airways. Et comme si le vase n’avait pas suffisamment débordé, il eut ce redressement fiscal qui toucha le fleuron du groupe, sa banque GBM.
Sur le dossier Mauritania Airways, sa mise en liquidation a fait couler beaucoup d’encre, et personne ne sait vraiment comment cette liquidation a été gérée par les tunisiens et par le groupe Bouamatou qui sont les deux décideurs principaux. Certains on clamé que les tunisiens portent toute la responsabilité du fiasco final, et que c’est l’Etat mauritanien qui a déclenché la chute avec la création de la compagnie nationale concurrente. Mais c’est oublier ou faire semblant d’oublier que le groupe de Bouamatou était décideur, au même titre que les tunisiens, et qu’un homme tel que Mohamed Ould Bouamatou ne se laisse pas facilement dicter ses décisions… c’est aussi oublier que la gestion commerciale de Mauritania Airways a été désastreuse, avec une politique des prix sans aucune vision à moyen terme, un investissement très léger en matière de sécurité (la compagnie a été très vite mise sur la liste noire et donc interdite en Europe)… Il fallait rentabiliser vite, et ce au mépris d’une vraie politique commerciale et d’un respect rigoureux des standards internationaux sur la sécurité aérienne. D’où la douleur de la chute.
Maintenant que la décision de Mohamed Ould Abdel Aziz de créer une compagnie nationale ait précipité la chute de Mauritania Airways, cela ne fait pas de doute, mais cette chute était inéluctable.
Sur le fond du dossier que constitue Mauritania Airways ou le redressement fiscal de Bouamatou, personne aujourd’hui ne peut affirmer de bonne foi qu’il détient la clé de la vérité. Tous les chiffres communiqués dans les médias mauritaniens sont plus ou moins fantaisistes et sont orientés pour défendre l’homme d’affaires ou, au contraire, pour l’accuser et l’accabler. Objectivement il y a des questions qui se posent :
Pourquoi le dossier de Mauritania Airways a-t-il été ouvert aujourd’hui exactement ? Les faits ne datent pas d’hier, et apparemment il n’y a pas de nouvel élément qui explique que les poursuites soient déclenchées maintenant ? Comment expliquer ce timing ? Est-ce que le juge a subitement découvert dans ses archives que la liquidation de Mauritania Airways a été faite dans des conditions illégales et qu’il faut y mettre de l’ordre ? Et pourquoi le dossier Mauritania Airways est traité en même temps que le dossier fiscal, dans ce qui pourrait apparaitre de l’extérieur comme une entreprise de démolition d’un homme d’affaires ? Il s’agit de questions ouvertes qui n’ont pour le moment pas de réponses claires et définitives. Néanmoins on peut faire les remarques suivantes :
1. Bouamatou est un homme d’affaires et un contribuable mauritanien, qui n’est pas au dessus de la justice, mais qui n’est pas non plus en dessous de la justice. En d’autres termes, si la justice agit dans l’intérêt du contribuable, indépendamment de toute agenda politique, elle a le droit de poursuivre Ould Bouamatou comme n’importe quel citoyen. A contrario si la justice agit dans le cadre d’un règlement de comptes, il s’agira alors d’une affaire gravissime qui ne concerne plus un homme seul, mais qui concerne tous ceux qui pensent encore (ou qui espèrent encore) qu’un état mauritanien viable, juste et construit sur de bonnes bases peut être créé en Mauritanie. Je crois en la justice comme base de toute organisation sociale et de toute entité humaine, et il m’est insupportable de penser, a fortiori d’accepter, que l’on puisse utiliser les moyens de l’Etat tout puissant pour régler ses comptes personnels. Le président Aziz doit lever toute ambigüité concernant cette affaire de la façon la plus claire. De deux chose l’une, ou le dossier contre Ould Bouamatou relève du droit et rien que du droit, et à ce moment là Bouamatou doit utiliser les moyens du droit pour se défendre, ou bien l’Etat, et à sa tête le président de la République, a décidé d’utiliser les moyens publics, la justice, pour solder ses comptes avec un ami devenu ennemi. Dans ce dernier cas, cela devient tout simplement inacceptable et intolérable. Cela signifierait la négation même de la justice, et l’enterrement d’un rêve qui anime des citoyens tels que moi, celui d’une Mauritanie juste et libre.
2. Le dossier fiscal qui a été levé contre Bouamatou soulève un problème plus général, celui des impôts en Mauritanie. Si l’Etat mauritanien veut s’attaquer à ce problème de façon objective et juste, il peut aussi demander des comptes à d’autres hommes d’affaires qui ne paient jamais d’impôts et dont les sociétés sont pourtant très rentables. S’il s’agit d’une campagne objective et juste, il faut s’attaquer à tous les évadés fiscaux, à tous ceux qui « oublient » de déclarer leurs bénéfices, à tous ceux qui utilisent tous les moyens publics sans jamais débourser au trésor public la moindre ouguiya … Seule une campagne générale, objective et juste, permettra de créer les bases d’un système fiscal digne d’un Etat de droit, et loin de toutes les contingences politiques.
Dr. Sidi Hamady
Enseignant-chercheur
sidi.hamady@laposte.net
Messages
1er mars 2013, 13:41
MonsieurOuld Hamadi vos deux points de conclusion sont justes neamoins vous avez bati votre raisonnement sur des point qui ne sont pas exacts.
1- Les Trabelsi n’ont rien à voir avec Tunisair qui est une compagnie publique tunisienne, les trabelsi avaient une autre compagnie aérienne.
2- Ce ne sont pas les actionnaires qui ont déclaré la faillite de l’entreprise mais bien les autorités mauritaniennes suite à une vague lettre de certains employés qui réclamaient des Droits
3- certains sinon la pluspart de ceux qui abreuvaient le net des écrits hostiles à Bouamatou en 2008 2009 sont ceux là m^me qui le font aujourd’hui dans l’entourage de Aziz ;
Je voudrais terminer en saluant la qualité de votre style et souligner comme vous que le combat actuel n’est pas un combat contre ou avec Ould Bouamatou mais un combat pour un Etat de Droit
1er mars 2013, 20:25, par La rédaction de MauriMedia
Merci pour votre commentaire. Pour répondre au points que avez soulevés :
1. je ne prétendais pas que le clan Ben Ali / Trabelsi detenait directement la compagnie Tunisair. Mais en fait il détenait tout en Tunisie. Tout investissement passait par eux et il prenait au passage leur "impôt"... :) Les enquêtes des ONG et des journalistes indépendants ont montré que ce clan a mis son pays en coupe réglée, et contrôlait tout ce qui rapportait de l’argent en Tunisie.
2. sur les détails de la mise en liquidation de MA, vous avez raison : ce ne sont pas les actionnaires qui ont liquidé, mais leur responsabilité est engagée et c’est ce que j’ai écrit (d’ailleurs l’Etat était aussi actionnaire de MA...). Maintenant sur le fond, le dossier est loin d’être "liquidé".
Dr. Sidi Hamady
1er mars 2013, 20:33, par La rédaction de MauriMedia
Sur le point 3., je me rappelle très bien des écrits contre Ould Bouamatou en 2008-2009, et beaucoup venaient des mêmes qui le défendent aujourd’hui, et ils sont connus. il y a des politiciens, chefs de partis, journalistes, ... qui ont accusé à l’époque Bouamatou des pires choses, juste parce qu’il a soutenu Aziz, et qui aujourd’hui ont tourné à 180 degrés, sans la moindre gêne !
Dr. Sidi Hamady
3 mars 2013, 13:57
Quelle lamentable affaire qui n’en finit pas de jeter le discrédit sur cette Mauritanie dont les gouvernants auraient perdu la tête et se ridiculisent par leur acharnement sur l’un des plus grands bienfaiteurs du pays qui a tant défendu les intérêts de son pays.
Les autorités doivent commencer par libérer Mohamed Ould Debagh qu’ils ont lâchement incarcéré pour apaiser leur soif de nuire à celui à qui ils doivent tant.
La Mauritanie ne mérite pas ce triste spectacle qu’elles donnent au monde entier et qui va faire fuir à jamais les investisseurs
19 mars 2013, 18:04
Article mesuré mais (la perfection est divine !) qui en oublie des signes réels d’une campagne inquisitoire contre l’homme d’affaire. L’ordre intimé aux administrations révélés par les médias aux entreprises publiques, aux ministères, aux différents projets et même au privé de retirer leurs dépôts de la GBM. En effet, jusqu’à l’affaire de la Bsa-Ciment tt le monde pouvait penser qu’il s’agissait uniquement de questions fiscales. Le ciblage particulier des intérêts de Bouamattou a fait le reste. Le président Aziz s’estimant au-dessus des lois a quant à lui exagéré dans sa vindicte contre son cousin. J’en oubliais même le rôle sournois du Gouverneur de la BCM à enfoncer Bouamatttou, sans doute pour faire plaisir à Aziz. Comme on peut le voir, cette affaire n’est finalement plus une affaire de fisc mais bien une querelle personnelle entre Aziz et Bouamattou. Le premier abusant de sa posture pour faire crouler l’autre. Où est l’état de droit alors ?