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« Les trois erreurs de Mouammar Kadhafi » par Gerry Taama

dimanche 23 octobre 2011


Kadhafi est donc mort, achevé d’une balle dans la tête par un jeune combattant qui pensait ainsi entrer dans l’histoire (version de certains médias). Je le pleure. Je le pleure parce dans ma tradition, le mort d’un homme reste une tragédie. C’est ainsi. Quoi que ce dernier ait pu faire, il faut le pleurer. Je le pleure aussi parce qu’il ne méritait pas cette fin si peu glorieuse. Voir son cadavre aussi souillé et malmené a quelque chose de malsain. Les Libyens devraient eux-mêmes être les premiers à en avoir honte. On ne montre pas la nudité de son parent en public. Les présidents africains, et tous ceux qui ont profité du guide libyen me laissent pantois aussi. As-t-on subitement perdu tout respect envers les morts dans notre culture ? Autant les multiples reconnaissances du CNT par les Etats africains me semblaient procéder de la real politik, autant le mutisme suite à la profanation du cadavre de Kadhafi me parait choquant et avilissant. Même Sarkozy, qui a mené sa guerre contre Kadhafi, a reconnu qu’on ne peut pas se réjouir de la mort d’une personne. Au moins un chef d’Etat africain (Zuma ne compte pas) devrait s’insurger du sort réservé à la dépouille d’un pair. Pauvre Afrique.

Je pense personnellement que Kadhafi a commis trois erreurs.

La première est qu’il a oublié l’époque à laquelle il vivait. Il a oublié que nous étions au siècle de la communication instantanée, de facebook et de youtube. Il a oublié qu’il était dans un siècle où les opinions publiques dans les vieilles démocraties avaient un poids énorme dans la décision des politiciens. Il y a une dizaines d’années, on pouvait massacrer tranquillement son peuple, aujourd’hui, certes, on le peut encore (la Syrie et le Yémen en sont des exemple), mais quand on le fait, on la boucle. Kadhafi n’a pas compris cela. Quand il décide de mater dans le sang la rébellion qui s’enfle à Bengazi, il donne des interviews hallucinants où il promets les pires supplices à son propre peuple. Ce faisant, il se met les opinions internationales à dos. Personne ne peut le sauver dès l’instant où les opinions occidentales décident qu’il faut en venir à bout de ce fou furieux (on a même prétendu qu’il était devenu dément) Mêmes la Chine et la Russie, pourtant très à cheval sur la souveraineté nationale, n’useront pas de leur véto pour empêcher l’OTAN de commettre le coup d’Etat qui va sans doute inaugurer la quatrième génération des missions de coercition de l’ONU. Kadhafi a été victime de sa dérive meurtrière, alors qu’en réalité, sur le terrain, on enregistrait moins de morts que ce qui se passe actuellement en Syrie. Pour preuve, même le parti socialiste français, pourtant très hostile à la guerre sous tous les fronts, validera la campagne libyenne.

La seconde, c’est qu’il s’est trompé d’alliés. A lieu de chercher des alliances auprès des puissances internationales, comme le démontre la Syrie qui peut compter sur les soutiens de la Russie et de la Chine, Kadhafi a compté sur ses homologues africains. Ah, ce qu’il doit le regretter, Kadhafi, toutes ses actions à l’endroit de ses « frères » africains. Les routes, les hôtels, les banques, les écoles, les hôpitaux, il a porté plus loin qu’aucun autre panafricain le rêve d’une Afrique unifiée. Il était certes excentrique, mais il croyait en la possibilité de former un bloc africain monolithique, capable de discuter d’égal à égal avec les autres formations géopolitiques. Il a eu le tort de penser que sa fierté d’Africain était partagée, lui qui avait affronté seul les puissances occidentales, échappé à de multiples tentatives d’assassinat. Mais il se trompait. Ses confrères n’avaient ni son charisme, ni son effronterie. Je reste d’ailleurs persuadé que seul Eyadema, s’il était vivant, aurait osé porter ouvertement son soutien à Kadhafi. Ils avaient tous les deux cette caractéristique rare de nos jours. : la fidélité en amitié. Mais l’époque des dinosaures est bien finie. La real politik veut qu’on soutienne les puissances occidentales quand elles s’en prennent à votre voisin, en priant que par cette attitude, on ne regarde pas trop dans votre casserole.

La troisième erreur, est d’avoir minimisé l’impact du printemps arabe sur la géopolitique du Maghreb. En effet, lorsque commence la révolution en Tunisie, Kadhafi pense qu’il est à l’abri d’un tel destin. En effet, à l’opposé de la Tunisie, il dispose d’une armée bien équipée. A l’opposé de l’Egypte, cette armée ne fera pas dans la dentelle si le peuple descend dans la rue. Par ailleurs, contrairement aux autres pays, la Libye est très peu peuplée. La population est constituée en majeure partie d’immigrés, et les Libyens ont un indice de développement humain particulièrement élevé. Le pays ne connait presque pas de chômage (ceux qui le sont sont bien payés), Kadhafi a développé le pays de façon spectaculaire. L’homme est donc serein. Il pense que les Libyens sont heureux, et qu’ils ne peuvent pas se risquer à l’aventure comme en Tunisie ou en Égypte, où le chômage frappe à plein fouet la jeunesse. Mais il y a un petit détail, c’est qu’il est au pouvoir depuis tellement longtemps, que son peuple a envie de voir autre chose, prospérité ou pas. Il me parait sans aucun doute que les Libyens, dans un dizaine d’années regretteront l’époque Kadhafi, mais l’homme est ainsi fait, il n’est jamais satisfait. Il se nourrit du changement. Kadhafi ne l’a pas compris. Et du ciel où il doit être en ce moment( enfin, c’est toujours bien d’imaginer qu’on est au ciel quand on meurt, ça permet de dire qu’on se marre de ceux qui sont encore en bas) il doit se dire :

 Pauvre peuple, savez-vous seulement où vous allez.

Ce qu’il faut retenir, c’est que les démocraties occidentales n’ont toujours pas gardé la leçon de l’Irak et de l’Afghanistan. Dans plusieurs Etats arabes, il est préférable d’accompagner et d’appuyer les pouvoirs locaux (qui ne sont pas toujours très démocratiques) que d’inciter au changement radical de régime pour faire le lit des islamistes. Aujourd’hui, rien ne nous dit que la Tunisie et l’Egypte ne vont pas basculer sous la férule des fondamentalistes. Les réactions de la rue tunisienne suite à la diffusion du film Persépolis, et de la rue Egyptienne après les manifestations coptes nous font déjà craindre le pire.

Mais la vraie leçon de tout ceci est à l’endroit des chefs d’Etats africains. Développer le pays n’est pas une raison suffisante pour s’éterniser au pouvoir. Un argument comme celui que nous sort Wade (ou Tandja à l’époque) consistant à dire qu’on a besoin d’achever le développement du pays est une hérésie intellectuelle. Au bout d’un certain moment, il faut dégager le plancher.

C’est dans la nature humaine. Normal, l’homme lui-même est appelé, au bout d’un certain moment, à dégager le plancher des vaches. Rien n’est éternel, sauf l’Eternel. Amen.

Gerry Taama