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Niger : derrière l’agonie de l’influence française, la Chine et le "Sud global" misent sur la junte

jeudi 17 août 2023


Si les Nigériens sont les premiers perdants du coup d’État, on a largement débattu des menaces qu’il fait planer sur les intérêts français, au point d’occulter les autres partenariats économiques et militaires d’autres puissances émergentes en Afrique. Malgré des approches différentes de la crise, la Chine, la Turquie et l’Algérie poursuivent un même but : préserver leurs propres intérêts au Niger.

À force de le ressasser, on commence à connaître le proverbe chinois : quand le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt. Cette fois cependant, il s’applique plutôt bien au moment de comprendre la situation du Niger, de ses 26 millions d’habitants et de sa junte engagée « dans un processus de transition », selon les récentes déclarations du Premier ministre désigné par les putschistes, Ali Mahaman Lamine Zeine. Alors que nos éditorialistes s’inquiètent du déclin de l’influence française au Sahel d’autres chancelleries font preuve de plus de pragmatisme. Toutes condamnent le coup d’État mais privilégient, comme Pékin et Ankara, un règlement pacifique de la crise. Ou sont vent debout, tel Alger, face une éventuelle intervention militaire des forces de la Communauté Économique des États d’Afrique de l’Ouest, la Cédéao.

Dans leur ambivalence, la Chine, l’Algérie, et la Turquie, trois nations du « Sud global », espèrent maintenir, voire affirmer leur présence au Niger. Leur soutien « a minima » à la junte permet de mieux comprendre sa fermeté face aux menaces de la Cédéao. Le « Conseil national pour la sauvegarde de la patrie » (CNSP) – selon le nom que la junte militaire s’est choisi –, qui joue la montre, entend bien en effet capitaliser sur la mondialisation d’une nation sahélienne et enclavée, parmi l’une des trois plus sous-développées du monde.

JUTEUSES PERSPECTIVES

Premier partenaire commercial du continent africain, la Chine était en 2022 le deuxième du Niger, derrière Paris. Terminé le pré carré. Voilà quinze ans que Pékin marche sur les anciennes plates-bandes de l’ex-puissance coloniale française : l’uranium, dont le pays sahélien est le cinquième producteur mondial. Paris, jadis partenaire stratégique de Niamey dans ce secteur, n’est plus que le cinquième acheteur de minerais nigériens. Pékin, en revanche, n’a cessé de muscler ses investissements et ce, pourtant, dans un contexte tarifaire qui n’avait rien de folichon jusqu’à très récemment : en raison des répercussions de la catastrophe de Fukushima sur la filière, le kilo d’uranium avait en effet chuté de 40 à 25 dollars entre 2014 et 2019.

Or, avec la crise énergétique provoquée par le conflit en Ukraine, le secteur du nucléaire civil est relancé. Et la Chine - qui recensait début janvier 22 des 59 réacteurs en construction dans le monde – compte bien désormais récolter les fruits de ses investissements. 400 millions de dollars ont été placés dans l’uranium nigérien considéré, avec celui de Namibie, comme une alternative au minerai du Kazakhstan.

Signe qui ne trompe pas : un mois avant d’être renversé par sa Garde présidentielle, le président élu Mohammed Bazoum accueillait en audience un responsable chinois de la compagnie nationale d’Uranium de Chine (CNNC). Objectif : relancer un projet à l’arrêt depuis 9 ans, les mines d’Azelik, dans la région d’Agadez, codétenues par la société publique chinoise et l’État nigérien.

LA JUNTE POURRAIT RÉSISTER À UN EMBARGO GRÂCE À LA CHINE

L’uranium n’est plus seul ressource minière rentable du Niger. Ces quinze dernières années, Pékin a aussi engagé 4,5 milliards de dollars dans son pétrole, soit le plus gros investissement jamais mené dans le pays depuis l’indépendance de 1960. À la manœuvre, le géant pétrolier de la China national Petroleum corporation (CNPC), qui opère aux gisements d’Agadem, 1 600 km à l’est de Niamey. Ils garantissent déjà au Niger son autosuffisance : environ 20 000 barils/jour, sont transformés dans la raffinerie de Zinder, la seule du pays… détenue à 60 % par la PétroChina, filiale de la CNPC.

Les perspectives sont juteuses. La pétrolière chinoise est en train de parachever les 2 000 km de pipeline d’un chantier à 2 milliards de dollars : l’oléoduc de la Wapco (West African Oil Pipe line Company) tiré depuis ces mêmes gisements d’Agadem, situés dans le centre-est du Niger jusqu’aux rives du Benin. 75 % des infrastructures avaient été montées avant le coup du 26 juillet. Demain, plus de 96 000 barils par jour – sur une production quotidienne gonflée à 110 000 barils par jour – pourraient être exportés vers les rives du Golfe de Guinée et au-delà des océans. Soit, à l’horizon 2030, quelques 500 millions de dollars par an de pétrodollars. Le 1/4 du PIB nigérien. Le voisin Béninois, de son côté empocherait le même montant, sur 20 ans, pour l’octroi du droit de passage.

Pékin joue donc sur du velours en terrain sensible. Si la finition du projet risque d’être retardée à cause des sanctions économiques prises par la Cédéao, les deux pays riverains ont trop à gagner de ce projet « gagnant gagnant ». Surtout Niamey… « Grâce aux devises chinoises tirées de l’exploitation du pétrole, confie une source nigérienne bien introduite la junte peut résister au blocus économique de la Cédéao. » D’autant qu’un autre fleuron chinois du secteur pétrolier pourrait prochainement faire son apparition dans le pays : la Sinopec, intéressée par la reprise de plusieurs blocs pétroliers rendus par la CNPC.

L’ALGÉRIE SE MÉNAGE SA PLACE

À Maradi, la troisième ville du Niger, les mesures de rétorsion prises par la Cédéao avaient presque immédiatement fait grimper le tarif des produits alimentaires. En cette mi-août, près de quatre semaines après le putsch, les prix sont retombés. « Les macaronis et le gaz qui montaient du Nigeria arrivent maintenant du nord, depuis l’Algérie » résume une figure de cette ville commerçant. Tout un symbole pour le notable. « Contrairement au Maroc, qui a gardé le silence, Abdelmadjid Tebboune (le président algérien N.D.L.R.) à su se ménager une place à part au sein du CNSP en expliquant vertement que son pays n’utilisera pas la force avec ses voisins. »

Le régime algérien semble préférer une junte au pouvoir plutôt que l’absence d’État, dans un pays qui partage 1 000 km de frontière. Le vide sécuritaire pourrait en effet saborder le grand projet de sa Sonatrach, le géant de l’industrie pétrolière et gazière algérien et sa construction du Trans Saharan Gas Pipeline (TGSP), 4 000 km de gazoduc transsaharien qui achemineront jusqu’aux rives algériennes, puis vers l’Union Européenne, du gaz nigérian transitant par le Niger. Après plusieurs années de tergiversation, les trois partenaires ont signé un mémorandum d’entente en 2022. Pour Alger, le TGSP est l’occasion d’affirmer son retour au sud du Sahara et renforcer son partenariat énergétique avec le vieux continent.

LA TURQUIE VEUT ELLE AUSSI SA PART DU GÂTEAU

Un troisième pays « ami et frère » soutient les Nigériens « pendant cette période décisive » : la Turquie de Recep Tayyip Erdogan, lancée depuis le milieu des années 2000 dans une intense offensive diplomatique vers l’Afrique subsaharienne. Avec le Sénégal, le Niger est le pays le plus proche de la Turquie en Afrique de l’Ouest. Qui aime souligner l’histoire commune des deux pays, quand l’empire ottoman rayonnait jusqu’au nord est du pays sahélien, particulièrement dans sa région du Kawar. En 2014, alors qu’il n’était encore que ministre des Affaires étrangères, Mohamed Bazoum avait tenu à rappeler qu’Agadez, la porte du désert nigérien, était « un morceau de cette Turquie de l’Afrique. »

Depuis, Niamey, relié par sept vols hebdomadaires à Istanbul, est devenu une vitrine turque au Sahel de son agence de coopération et de développement, la Tika, tout comme de son complexe militaro-industriel. Ces dernières années, sous l’égide de son ambassadeur turc alors en poste sur place – Mustapha Turker, issu de la division « sécurité internationale » du ministère des Affaires étrangères –la Turquie a signé avec le Niger un accord de coopération militaire portant notamment sur l’assistance aux forces armées nigériennes engagées dans leur lutte contre le groupe extrémiste violent Boko Haram, au long de la frontière avec le Nigeria, mais également sur un renfort sécuritaire aux frontières du Burkina Faso et du Mali.

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À ce titre, le Niger a reçu il y a un an ses six premiers exemplaires de drones de combat turcs, les, désormais, légendaires, Bayraktar TB2 du fabricant Baykar Makina, dont la division militaire est dirigée par Selçuk Bayraktar, gendre du président turc Recep Tayyip Erdogan. En 2019, Ankara envisageait aussi d’installer une force militaire permanente au Niger, suivant en cela l’exemple de Paris et de Washington. L’installation aurait permis également à la Turquie de soutenir les opérations de son armée en Libye, engagée auprès du gouvernement de Tripoli. Le projet turc avait alors suscité une levée de boucliers, dont ceux des Émirats arabes unis… Mais ça, c’était avant le 26 juillet. L’horizon est encore trouble. Mais une chose est déjà certaine. Au Niger, le « consensus de Pékin » est en train, là aussi, de s’imposer : le développement d’abord, la démocratie après…

Par : Jean-Christophe Servant
Source : Marianne.net