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Une Mauritanienne débarque à Montreuil : « C’est dangereux de laisser des enfants ignorer leur langue »

mercredi 7 décembre 2011


Aminetou a fraîchement débarqué de Nouakchott. Avec elle, les senteurs et les dernières nouvelles du pays. Le temps d’une évasion, la famille de Mohamed Yahya, son frère, en oublie presque le stress de la vie française.

Une Mauritanienne aux formes généreuses, la soixantaine bien portée, drapée dans un voile bleu indigo dans un appartement de Montreuil à Paris, crée toujours l’évènement. Pour la famille de Mohamed Yahya encore plus, elle dont les membres n’ont pas vu un proche depuis deux années.

Le tintamarre des conversations couvre le son de la télévision, branchée sur une course automobile que personne ne suit. Couchée à la Mauritanienne sur le côté, le coude posé sur un coussin rouge, Aminetou, arrivée hier de Nouakchott, est toute sourire et semble se désoler que les enfants de Mohamed Yahya parlent un piètre Hassaniya, francisé. "Il faut les amener au pays, c’est dangereux de laisser comme ça des enfants ignorer leur langue ".

Malgré ses airs doucereux, Aminetou sent le caractère. "Vous, les gens de France, vous vous êtes détachés des vôtres. Pas de visite, rien. Il faut penser au moins à ceux que vous avez laissé derrière vous ". Ce reproche qui s’adresse aussi bien à son frère qu’aux autres invités, est accueilli par des rires gras. Chacun tente de se justifier en prétextant les conditions de vie difficile. Puis, très vite, on tente de faire basculer la discussion sur la situation au pays. Mais Aminetou est peu intéressée. Elle semble être venue juste pour rappeler à tout le monde, le danger de l’oubli. "La France n’est pas votre pays ; vous y êtes pour travailler, gagner votre vie, aider vos proches restés au village et penser au retour ". Suspendue au 7ème étage d’un immeuble cossu, la famille de Mohamed Mokhtar occupe un appartement neutre de quatre pièces, deux salons. Tous sont regroupés autour d’Aminetou qui n’a pas encore fini de défaire ses ballots. "Voilà, je t’ai amené du Tejmakht (pain de singe) et du Tichtar (viande boucanée) comme tu les aimais " lance-t-elle à son frère en lui jetant un paquet enveloppé. Des pairs d’yeux suivent ses gestes de prestidigitatrice. Elle tire pêle-mêle des voiles aux couleurs variées. Celles là sont destinées à Kertouma, sa belle-sœur. Puis, quatre petits boubous pour ses deux neveux, Ahmed et Brahim, des sandales, puis une petite robe traditionnelle teinte en noir, pour l’aînée de Mohamed Yahya, une gamine de 11 ans, son homonyme.

Quelques familles mauritaniennes du coin sont venues aux nouvelles. Avec l’absence de la télévision mauritanienne logée à Arabsat, un satellite arabe non capté en France, les rares nouvelles se résument à d’épisodiques coups de téléphone aux parents ou des pages d’Internet pauvres sur le pays. La venue d’une étrangère de Mauritanie est toujours prétexte pour les retrouvailles dans ce département parisien où le modèle de vie est plutôt français.

Mohamed Yahya est aux anges et sa femme Kertouma, rivée sur ses ustensiles. Une entêtante odeur de thé enveloppe l’assistance, tentant de percer l’épaisseur des conversations. "Notre salon est devenu le centre d’intérêt de toute la communauté " lance Mohamed Yahya, comme pour dépeindre toute cette effervescence. "Eywé, comment va ma tante Soukeïna ?" s’enquiert un jeunot boiteux qui tape sa septième année en France et ne peut retourner au pays faute de papiers.

Mais les reproches d’Aminetou ont pesé sur l’assistance, presque gênée. Le lourd silence permet enfin d’entendre le son de la télé. "C’est formidable, cela fait des années qu’on n’a pas assisté à une course aussi serrée" s’exclame le reporter. On s’échange des regards, puis Kertouma décrispe l’ambiance : "le Tajine est prêt !" Un intermède qui vient dissiper l’embarras que les remontrances d’Aminetou ont créé.

Cheikh Aïdara (Paris)
Le journal l’Authentique quotidien